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Thérèse Chabot: Hiver Rouge
Photo: Michel Debreuil

Thérèse Chabot : Hiver rouge

(professeure au Département de céramique)
9 janvier – 19 février 2006
installation inspirée d’expositions précédentes (Anniversaire de l’art et performance – 17 janvier 2006)

L’installation de Thérèse Chabot Hiver Rouge reprend des éléments d’expositions tenues au Canada et à l’étranger, modulés pour tenir compte de leur nouvel environnement. Depuis une vingtaine d’années, avec des fleurs et d’autres matières naturelles, Thérèse Chabot montre comment les gestes de la vie, les rituels et la mémoire corporelle s’enracinent dans le passé. Céramiste à l’origine, elle s’est progressivement tournée vers l’art de l’installation en y intégrant les fleurs et les plantes qu’elle cultive dans son propre jardin ou qu’elle cueille aux alentours. Elle a d’abord voulu illustrer l’importance du geste répétitif, qui, en s’inscrivant dans un processus, devient partie prenante de la mémoire collective. Toujours avec les fleurs comme matériaux de base, elle s’est intéressée au rituel comme manifestation du pouvoir. Il n’est pas rare qu’elle se mette elle-même en scène dans des performances ou des vidéos, comme on le voit dans Hiver Rouge.

Avec leur iconographie complexe, les fleurs constituent depuis longtemps un sujet artistique privilégié. Dans l’art occidental, elles évoquent l’idée de beauté, le passage du temps, le cycle de la vie et de la mort, représentant tantôt l’innocence, tantôt la pureté, tantôt l’humilité. La période baroque hollandaise était friande de peintures florales élaborées illustrant tous les stades de la floraison, de l’éclosion à la flétrissure. Vanitas vanitatum, ces arrangements floraux auxquels le peintre ajoutait souvent des insectes rappelaient que le temps et les plaisirs d’ici-bas sont passagers. Depuis le siècle des Lumières, les fleurs et la nature ont souvent été associées à la féminité ; les concepts de femme, de nature et de sentiments s’opposaient franchement aux concepts d’homme, de culture et d’intellect. Bien que Thérèse Chabot ne puisse manquer d’évoquer ces associations en intégrant des fleurs à ses œuvres, son propos consiste à investir à nouveau les femmes du pouvoir et à leur redonner le sens de leur pouvoir personnel. En 2001, elle a inventé le personnage de la Reine qui réapparaît depuis dans son œuvre, comme dans le titre de la vidéo Queendom Tales.

Dans la première vitrine (près de la rue Mackay), le sol est jonché de pétales et de fleurs comme pour l’installation réalisée à la Chapelle historique du Bon-Pasteur (Montréal, 2001). L’artiste s’est inspirée des jardins classiques à la française comme celui d’Azay-le-Rideau ou des jardins sacrés conçus pour favoriser la méditation. Les motifs dessinés au sol véhiculent une contradiction du fait que la nature y est rigoureusement ordonnée en fonction d’une géométrie stricte au service d’un but précis. L’aménagement de tapis floraux implique des gestes rituels, répétitifs, la patiente réalisation d’un motif, pétale par pétale, dans un acte qui évoque le passage du temps et les cycles de la nature. Dans Offrandes d’une Reine, la performance qu’elle a créée dans le cadre de l’installation à la chapelle du Bon-Pasteur, Thérèse Chabot se réinvestissait symboliquement en souveraine et réclamait son pouvoir. La petite « pelle à offrandes » qu’on y retrouvait servait à cueillir les fleurs. Elle tient lieu à la fois de sceptre et d’objet rituel.

Dans la deuxième vitrine est suspendue une couronne de fleurs fraîches inspirée de celle que l’artiste a conçue au Mexique alors qu’elle était artiste en résidence au Centro Nacional des las Artes (2004). À cette occasion, elle explorait la tradition latino-américaine des monjas coronadas ou nonnes couronnées. Durant la période coloniale, en Amérique latine, il était prestigieux de voir une de ses filles se consacrer à Dieu et les familles commandaient souvent un portrait pour commémorer le moment transcendant où la jeune femme renonçait au monde pour devenir « l’épouse du Christ ». Ces peintures comportent des détails iconographiques : bouquet représentant la virginité, chandelle allumée symbolisant la fidélité, couronne de fleurs élaborée signifiant la victoire de la femme sur le péché. Reprenant ce dernier élément à son compte, Thérèse Chabot en a fait la couronne d’une reine qui, loin de se retirer du monde, y reprend pleinement sa place. Pour renforcer cette idée, elle a intégré à l’installation le sceptre réalisé en 2002 pour Une reine, 700 mâles et 26 426 ouvrières. Elle a déposé au sol des cercles de fleurs qui rappellent la couronne centrale et répandu des milliers de pétales, évocateurs sans doute des chemins de procession.

Dans la troisième vitrine domine un long voile blanc drapé en hauteur sur un tapis de dentelles-de-la-Reine-Anne, de pensées et de roses. L’artiste a créé cette œuvre en 2001 pour l’exposition Contemplations on the Spiritual à l’église Christuskirche à Cologne, en Allemagne. Comme le montre la photographie explicative, alors déployée dans un escalier recouvert d’un mandala de pétales blancs et or conduisant à l’autel, la traîne se dressait à l’origine devant un lutrin richement drapé d’une écharpe de pensées. On retrouve cette impression d’ascension dans l’installation d’aujourd’hui avec, par ailleurs, un sens plus marqué du passage à travers l’espace. La métaphore royale dans laquelle l’œuvre prend place lui confère une autre signification.

Une somptueuse robe grenat occupe la dernière vitrine, sa longue  traîne fièrement déployée contre le mur, comme la queue d’un paon. Thérèse Chabot l’a portée lors d’une performance conçue dans le cadre de l’exposition Odyssée (Estavan, Saskatchewan, 2003). Elle s’y inspirait du récit d’Homère mettant en scène le roi Odyssée (Ulysse) qui, après dix années d’absence, retourne rétablir l’ordre dans son royaume. Elle utilisait l’immense diamètre de la robe pour se représenter elle-même en femme-navire, à l’image d’héroïnes tragiques telles Ophélie ou la dame de Shallot. Si l’Odyssée est un récit moral sur le destin et l’ordre divin, l’œuvre de Thérèse Chabot évoque les voyages, les découvertes, les pertes et les étapes de la vie. Le caractère royal qui s’en dégage illustre l’évolution de son œuvre depuis cinq ans, la reine apparaissant aujourd’hui plus forte, plus altière, mieux assumée.


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