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Cellular Memorabilia

Tagny Duff

 

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Images vidéo. Tissue Culture Point of View (2008)

 

17 octobre au 11 novembre 2011

GALERIE FOFA

 

Il y a une plus longue durée qui doit être prise en compte lorsque vous travaillez avec des organismes vivants, particulièrement lorsque vous considérez la possibilité de les cryoconserver pour une période de temps prolongée. Il est possible, par exemple, que les matières aient une durée de vie plus longue que la vôtre. Cela se produit avec la peinture et d’autres substances, mais avec les matières biologiques, vous vous rendez compte qu’il y a différents seuils de temps et de durée. Vous réalisez qu’il y a d’autres échelles de temps qui sont imperceptibles à l’œil nu ou à notre sens humain du temps.

Tiré de Bio-Arts and the feminist politics of hands-on knowledge: An interview with Tagny Duff,

SAWCHUK, Kim. n.paradoxa, 2011, vol. 28, p. 68-80

http://www.ktpress.co.uk/nparadoxa-volume-details.asp?volumeid=28

 


La mémoire cellulaire est une idée spéculative et une notion folklorique selon laquelle notre histoire personnelle et ancestrale ainsi que nos souvenirs peuvent être stockés dans notre corps au niveau cellulaire. Ce terme fait également référence, et ce n’est pas un hasard, aux cartes mémoires utilisées pour emmagasiner les informations dans les téléphones portables. Le désir de fusionner la biologie humaine à des appareils informatiques/électroniques et de prolonger la durée de vie humaine et la mémoire se retrouve dans la culture populaire, la science-fiction et les sciences de laboratoire.

Aujourd’hui, grâce à la pratique de la culture tissulaire et de la bio-ingénierie, les cellules sont cultivées et régénérées en laboratoire. Des vecteurs viraux synthétiques sont utilisés pour localiser et manipuler l’information génétique dans des cultures cellulaires et des prélèvements plus volumineux tels que des échantillons de peau. Des virus sont conçus sur mesure avec des algorithmes computationnels via du séquençage de base de données et de la culture tissulaire en aqualabo, surmontant ainsi le fossé biologique et numérique; la division entre la vie synthétique et naturelle, et les catégories qui segmentent l’humain du non-humain. De plus, la durée de vie de ces entités cellulaires peut dépasser celle du donateur.

 

Dans ce contexte, la notion de mémoire cellulaire est reconfigurée via un engagement avec le procédé et les outils biotechnologiques pour explorer un éventail complexe de peurs et de désirs intégrés dans des recherches misant une durée de vie et une mémoire prolongées. S’éloignant de la vision utopique d’une durée de vie immortalisée et d’une capacité de mémoire illimitée, l’exposition explore l’idée d’une mémoire instable et contrainte par les limites de la biotechnologie et par la faillibilité des outils de visualisation.

 

Cette exposition présente trois œuvres qui utilisent les pratiques et les outils employés en culture tissulaire pour stimuler la réflexion sur l’évolution du statut et de la perception des corps au tournant de l’ère postbiologique. The Living Viral Tattoos (2008) est une collection de quatre échantillons de tissus mammaires offerts par une donatrice anonyme suite à une réduction mammaire. Les prélèvements sont transfectés avec un virus biologique, le Lentivirus, et fixés par des colorants immunohistochimiques pour créer l’apparition de contusions. Tissue Culture Point of View (2008) est une installation vidéo qui inverse le regard anthropocentrique du microscope en plaçant le visiteur dans le rôle de l’échantillon de tissu cellulaire. Cryobook Archives (2010) est une bibliothèque portative de tissus viraux d’humains et d’animaux congelés, liés sous forme de livres. L’œuvre se penche sur l’histoire du début des pratiques chirurgicales en Europe alors que l’on cherchait à prolonger et à préserver la durée de vie des tissus humains via la pratique de l’anthropodermic bibliopegy ou l’art de relier des livres avec de la peau de cadavres humains.

L’échange ci-dessous est un extrait d’entrevue avec Tagny Duff mené par Dr Kim Sawchuk. Il est publié dans son intégralité dans Bio-Arts and the feminist politics of hands-on knowledge: An interview with Tagny Duff par Kim Sawchuk. n.paradoxa, 2011, BIOPOLITICS, vol. 28, p. 68-80.

 

Tagny Duff : Living Viral Tattoos a été ma première œuvre créée à partir de tissus humains en utilisant le Lentivirus, un dérivé synthétique de souches du VIH-1. Après réflexion, je vois cette œuvre comme un prototype sculptural précurseur de Cryobook Archives. Le même protocole qui a été utilisé et développé pour Living Viral Tattoos a été employé pour Cryobook Archives, bien qu’il ait un peu changé.

 

Kim Sawchuk : D’où vient cet intérêt pour les tatouages?

 

Tagny Duff : Lorsque je suis entrée dans un laboratoire scientifique pour la première fois, j’ai tout de suite remarqué à quel point les dispositifs de pipetage étaient totalement omniprésents. Vous devez utiliser une pipette pour presque tout dans un aqualabo. Comme une aiguille, il s’agit d’un outil pour marquer les corps. Chaque fois que j’utilise la pipette pour introduire un liquide ou des cellules dans une boîte de Pétri ou des cellules, j’influence ce substrat. Même si vous ne pouvez pas voir la conception à l’œil nu, la pipette me permet de manipuler et de marquer la structure de ce matériau. Et c’est de cette façon que ce procédé fait penser au tatouage.

 

Kim Sawchuk : Qu’avez-vous appris au sujet du changement de statut de l’organisme humain à la suite de vos expérimentations et de l’apprentissage de ces protocoles?

 

Tagny Duff : La culture tissulaire est un mode d’engagement avec les biomatériaux très discipliné et régulé. Le laboratoire est un environnement très stérile. C’est un milieu hautement contrôlé : il est son propre univers. Ce n’est pas nécessairement une réflexion sur le monde, bien qu’il soit censé l’être. L’Idée d’œuvrer in vitro comme façon de s’associer au monde à l’extérieur du laboratoire est peut-être une illusion. En travaillant dans le labo, je me rends compte qu’il y a une interconnexion à travers différentes échelles de formes de vies cellulaires organiques, mais qu’elles ne sont pas forcément toujours compatibles. Il y a des entités comme les virus et les bactéries qui cohabitent avec les humains ou les animaux, mais qui ont une singularité et une force impersonnelle dans une boîte de Pétri qui peut ne pas être la même lorsque les humains se promènent en ville. Je me disais qu’il y a un morceau de peau avec un virus transplanté en lui avec différents types de contaminants. La peau survit pendant un certain laps de temps dans la boîte de Pétri avant que ses cellules ne soient plus viables ou en vie. La peau dans la boîte de Pétri meurt, mais l’hôte humain vit toujours, pour l’instant. Cela pourrait également être l’inverse : les cellules de la peau pourraient être cultivées et puis survivre bien au-delà de la vie de son hôte humain. La culture tissulaire introduit un décalage dans la relation humaine, la matérialité du corps humain. Pour moi, il s’agit de la compréhension d’une relation élargie avec des formes non-humaines qui fait l’humain.

 

Kim Sawchuk : Si le « tatouage viral » a été un prototype sculptural, que s’est-il passé dans votre projet suivant, Cryobook Archives? Ce projet comporte de nombreuses couches, car il rappelle également les technologies et les pratiques de fabrication de livres et de reliures. Il nous renvoie à l’idée de l’importance critique de la temporalité dans votre recherche artistique en créant une résonnance entre le présent et le passé posthumain. Il indique que ces pratiques et passés ne sont pas aussi loin dans l’histoire que nous le croyons.

 

Tagny Duff : Exactement. Je pense qu’il est nécessaire de reconnaître l’importance de l’artisanat dans les biotechnologies, les sciences médicales et les sciences en général. La culture tissulaire et la chirurgie biomédicale peuvent aussi être en relation avec d’autres types de technologies artisanales comme la reliure. Alors qu’à une certaine époque la reliure était une pratique relevant de la haute technologie, elle est maintenant devenue un métier qui a perdu son statut en tant que mode de reproduction de l’information. Je voulais peut-être ébranler notre conception de la biotechnologie. Je voulais l’aborder de façon un peu plus ludique et remettre en question l’idée de fonctionnalité au sein de la biotechnologie et de la science.

 

Kim Sawchuk : J’aimerais poursuivre sur ce sujet. Parmi les dimensions féministes incorporées dans votre pratique de l’art biologique, quelles sont celles qui pourraient ne pas être remarquées au premier abord? Sont-elles présentes lors des moments où vous expérimentez de façon concrète cette relation entre l’art, l’artisanat et la science?

 

Tagny Duff : Définitivement. Pendant que je travaillais au laboratoire SymbioticA, j’ai été initiée aux œuvres de Kira O’Reilly. Son projet « Marsysus - Running out of Skin » consistait en la fabrication de dentelle à partir de culture tissulaire. J’étais très enthousiasmée par ses œuvres et la façon dont elles mixaient l’artisanat et la mythologie via l’ingénierie tissulaire. Tout en poursuivant mes recherches, j’ai également été introduite au travail d’Anna Dumitriu qui utilisait des bactéries pour créer différents types de motifs ornementaux sur des vêtements féminins (voir n.paradoxa, 2007, vol. 20, p. 5-12). Elle a mis sur pied le groupe Conceptual Craft où les artistes repoussent réellement les limites de l’artisanat dans le contexte de la biotechnologie et des médias expérimentaux. Je crois qu’il est intéressant de faire ce lien avec l’artisanat qui a été traditionnellement associé au travail des femmes, mais qui s’inscrit tout à fait dans ce type de pratique scientifique, en particulier dans le travail en laboratoire. [...] Dr Honor Fell était l’une des principales ingénieures en culture tissulaire des laboratoires Strange Way de l’Université de Cambridge. Elle a beaucoup réfléchi sur la signification du travail tissulaire en laboratoire et a entrepris, dans ses écrits, de démystifier cette nouvelle pratique scientifique émergente. Souligner l’histoire de l’artisanat implicite dans la pratique de la biotechnologie et plus particulièrement de la culture tissulaire, aide à démystifier les images prestigieuses de technologies de pointe que les gens ont habituellement en tête lorsqu’il est question de biotechnologie. Quand je travaille avec des outils et des protocoles de culture tissulaire dans une perspective artisanale, cela ouvre un espace de réflexion sur la pratique et la matérialité avec lesquelles j’œuvre d’une façon directe et concrète. [...]

 

Kim Sawchuk : Pourriez-vous parler davantage des niveaux de complexité de Cryobook Archives comme objet sculptural et de son existence continuelle en tant qu’objet vivant?

 

Tagny Duff : Après avoir terminé le projet Living Viral Tattoos, j’ai senti que j’avais besoin de faire progresser ce matériel. Lors de mes recherches et de mon travail sur ce projet, je suis tombée sur l’histoire de l’anthropodermic bibliopegy, soit la fabrication de livres anatomiques à partir de peau de cadavres humains. Je suis devenue fascinée par cette pratique, sa relation avec ce que je faisais en laboratoire, et la nature changeante de la biotechnologie. Lorsque j’ai appris que des chirurgiens avaient utilisé la peau de cadavres qu’ils avaient opérés pour relier des livres d’anatomie, j’ai réalisé qu’il existe une histoire relativement méconnue de l’utilisation de tissus humains comme façon d’honorer le corps du défunt et la vie des patients. Imaginez à quel point la chirurgie devenait à la fois fabuleuse et terrifiante comme nouvelle technologie. Lorsque vous opérez un corps, il y a tout un changement de perceptions dans la façon de visualiser le corps humain. Ainsi, les livres issus du cryocintrage (cryo-books) semblaient être la façon idéale pour moi d’aborder ces histoires croisées. Cela m’a aussi permis de donner un sens du temps, et ce, bien au-delà de l’histoire. En créant cette œuvre, je savais que je pouvais la cryoconserver génétiquement pour un certain temps, mais était-ce pour longtemps? Qui sait? Et j’ai toujours été intéressée par cela en termes de pratiques de documentation et de conservation des archives. Où, pourquoi et pour combien de temps voulons-nous préserver et conserver une archive? [...] Je voulais évaluer pendant combien de temps je pouvais maintenir les cryo-books et les transformer en projet d’archivage en allant au-delà d’une réflexion critique sur la conservation et l’archivage. Cela permettrait également de créer des outils et des problèmes plus concrets au sein de la pratique artistique elle-même. Je ne suis plus uniquement un cerveau en train de résoudre des problèmes dans un laboratoire d’où sortent tout plein d’idées incroyables. Ce projet signifie que le laboratoire a changé de place dans le monde des arts. La convergence des cryo-books concerne la préservation et la conservation de la mémoire et des corps, ce que ces deux champs ont en commun.

 

 

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Tagny Duff est une artiste média interdisciplinaire utilisant la vidéo, la performance, l’art biologique, l’art en ligne et l’installation. Son travail actuel explore les zones troubles de la vie, de la gaieté, et de ce qui est perçu comme vivant dans l’ère postbiologique. En travaillant de façon pratique avec la biotechnologie et des techniques scientifiques qui sont utilisées en laboratoire pour manipuler la vie, Duff génère des images étranges, des objets et des expériences qui initient les visiteurs à des rencontres viscérales. Ses œuvres explorent (et provoquent) une réflexion sur le statut changeant des corps alors qu’ils migrent à travers des plates-formes numériques et biologiques.

 

Dr Kim Sawchuk est l’ancienne rédactrice en chef du Canadian Journal of Communication (www.cjc-online.ca) et co-rédactrice de wi: journal of mobile media (www.wi-not.ca). Chercheuse universitaire en médias féministes, ses recherches et ses écrits abordent depuis longtemps la relation entre l’intégration, les discours et les expériences dans le domaine de la technologie. Ses travaux actuels sur ce sujet couvrent deux grands domaines : les communications mobiles sans sil et l’imagerie biomédicale. Elle a été chargée de cours à l’Institut d’études supérieures de l’Université de Bologne en plus d’être conférencière à l’Université de Silésie (Pologne) et aux Universités de Lancaster et de Manchester en Angleterre.

 

 

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Soutien financier et non financier au cours des divers stades de développement : Conseil de recherches en sciences humaines (CRSH), Fonds québécois de la recherche sur la société et la culture (FQRSC), CIAM, Conseil des Arts du Canada, Université Concordia, Galerie FOFA, Perth Institute for Contemporary Art (PICA) et Fremantle Arts Centre. Toutes les œuvres de culture tissulaire ont fait l’objet de recherches et ont été produites chez SymbioticA, Centre d’excellence en arts biologiques.

L’artiste tient à remercier les personnes suivantes pour leur soutien : Soutien technique et collaboration en culture tissulaire pour Living Viral Tattoos : Dr Stuart Hodgetts, Dr Ionat Zurr, Dr Maria Grade Godinho, Dr Jill Muhling, Oron Catts chez SymbioticA, Centre d’excellence en arts biologiques au Département d’anatomie et de biologie humaine, University of Western Australia, avec le soutien en laboratoire de Greg Cozens et de Jane Coakley à la logistique. Cryobook Archives : Consultation et collaboration dans la création d’unités de présentation, David St-Onge. Études de faisabilité, Jean-Michel Dussault et Benoit Allen. Construction des unités de présentation pour Cryobook par Alain Gagné inc., Xavier Seaborn, et Amélie Trépanier. Don de verre gracieuseté de Multiver (Québec). Soutien technique d’Antonia Hernandez et de Maya Ersan pour l’installation vidéo et de Genevieve Ruest pour la construction des unités sculpturales. Merci à Miriam Posner, Jake Moore, Kim Sawchuk, Matt Soar, Vanessa Rigaux, Antonia Hernandez, Genevieve Ruest, Kendra Besanger, et tout le personnel et les techniciens de la Galerie FOFA.

 

 


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